Critique littéraire : Le jour avant le bonheur, d’Erri De Luca

Portrait de l’écrivain, poète et traducteur, Erri De Luca au Salon du livre de Paris le 16 mars 2019. © AFP / JOEL SAGET

Dans la vie, il y a les pavés : ceux qu’on jette dans la marre, sur les barricades, ou ceux qu’on ne quitte pas parce qu’au fil des pages, ils nous emballent, nous tirent et nous attirent vers un monde qu’on ne veut plus quitter. Plus qu’un amas rectangulaire et épais de pages, ces livres sont des histoires amoureuses. Entre soi et le roman se lient des sentiments forts et uniques qui durent le temps de la lecture, voire davantage. Et quand on termine la dernière page, il est difficile de fermer définitivement le pavé. Si on lit dans le métro ou le train, vivre cette rupture en public donne un sentiment d’impudeur, de gêne. Une fois la quatrième de couverture refermée, on est démuni. On préfère être seul. 

Commencer aussitôt un nouveau livre ? Impossible. Parler à son voisin de ce qu’on a vécu ? De choses et d’autres ? Inimaginable. Rester là à attendre que cette impression passe, laisser infuser les adieux est la seule option possible. Les odeurs, les lumières, les voix de l’oeuvre vont bientôt tomber dans l’abysse de l’oubli, quand enfin on aura reposé le livre sur les étagères de sa bibliothèque. Mais pour quelques instants encore, ils survivent. 

Ces histoires d’amour, je ne les compte plus. Les Frères Karamazov, Le Monde selon Garp, L’Art de la joie, Confiteor, Cent ans de solitude sont celles qui me viennent en premier. Les plus marquantes peut-être. Mon histoire avec La Montagne magique se poursuit depuis plusieurs années – interminable passion avec laquelle je renoue parfois pour une centaine de pages mais dont la force et la beauté me suffoquent trop pour que j’aille au bout. Chaque année, je repose le roman après avoir renoué avec lui pour quelques dizaines de pages. 

Je vous ai parlé de grandes passions, mais dans la vie il n’y a pas que ça. Il y a aussi les amourettes, ces petits bijoux d’une centaine de pages. Ils nous invitent à rester avec eux un moment, un trajet de train, un week-end, une soirée. Ce sont des amants d’une nuit, de quelques jours, jamais plus d’une semaine. Ils ont la fraîcheur et la légèreté de l’éphémère, de la brièveté. Ils nous prennent la main, nous embarquent pour une danse et s’en vont tout aussi vite, nous laissant frais et dispos pour passer rapidement à autre chose. Cette bouffée d’air frais nettoie, purifie, et nous guident vers une nouvelle amourette ou peut-être la prochaine grande passion – qui sait ? 

Ma dernière amourette s’appelle Le jour avant le bonheur, d’Erri de Lucca. Ce petit roman emmène en Italie. On y rencontre Don Gaetano, un homme simple et rare, qui accompagne un petit garçon qui devient un jeune homme. Nous sommes à Naples. La guerre fait rage, puis elle laisse place à la libération. On fait un crochet par l’Argentine. Ces événements, on les suit depuis un immeuble, dont les habitants font et défont la petite histoire colorée par la grande. Avec poésie et sobriété, Don Gaetano nous apprend à jouer à la scopa, nous fait goûter à son « pâtes-patate », nous enseigne comment gérer les liens entre humains. Les jours avant le bonheur s’enchaînent, et finalement ils en ont aussi la saveur. La beauté, l’espoir et la confiance du lendemain sont partout : « Chaque jour naît vierge de poésie, on se réveille et on la renouvelle. »

Le jour avant le bonheur est un livre sur Naples, sur l’amour et la guerre, sur les liens entre génération, sur la parenté qu’on se choisit, sur l’apprentissage qu’on fait par l’observation et l’imitation. Il nous parle aussi de la lecture et des livres, ces petits objets qu’on dévore et avec qui on lie des liens forts et indéfectibles. Comme les chats, cet objet extraordinaire a plusieurs vies. La deuxième est le plus belle, nous assure un des personnages. En effet, il me semble bien qu’un livre offert parce qu’on l’a lu et qu’on l’a aimé est un cadeau extraordinaire, un don d’amour inconditionnel et gratuit. Ce livre est doublement chargé d’amour, de celui qui l’a lu une première fois, et de celui qui va le découvrir. 

Le jour avant le bonheur d’Erri de Lucca est une amourette qu’on offre et qu’on partage, qu’on vit au printemps pour se préparer à l’été et s’en souvenir en hiver. Cet histoire ne vous engagera pas longtemps – un après-midi, un weekend, une semaine maximum. Alors foncez ! 

Merci à Delphine pour ce cadeau. Reçu il y a plusieurs années, je l’ai ouvert à point nommé. 

Retrouvez Cécile Reconneille et son univers sur son site À tire d’Aile.

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