Le 27, rue de Fleurus : temple pionnier de l’art moderne

Intérieur du 27, rue de Fleurus

« Il se passa du temps avant que je fusse invité à me rendre au 27 rue de Fleurus, à n’importe quel moment, après 17 heures, en hiver. Ma femme et moi adorions son vaste studio et les beaux tableaux. On eut dit l’une des meilleures salles dans le plus beau musée, sauf qu’il y avait une grande cheminée et que la pièce était chaude et confortable et qu’on s’y voyait offrir toutes sortes de bonnes choses à manger et des liqueurs »

Hemingway – Paris est une fête

J’avais pris la douce habitude de faire halte au 27, rue de Fleurus, vers la fin de I’après-midi, attiré par la chaleur ambiante, les œuvres d’art et la conversation. » écrit Hemingway dans son livre Paris est une fête. Il y décrit Gertrude Stein comme une femme curieuse, une collectionneuse, muse, mécène et maître qui a guidé une génération d’artistes tout au long de sa vie. Son salon du 27, rue de Fleurus accueille parmi les plus grands personnages d’un début du XXème siècle bouillonnant d’invention et de créativité. Parmi ses invités récurrents, on peut notamment citer Pablo Picasso, Ernest Hemingway, F. Scott Fitzgerald, Paul Cézanne, Guillaume Apollinaire et Henri Matisse.

Gertrude Stein est une expatriée américaine. Écrivaine, elle habite avec son frère Leo qu’elle a suivi jusqu’en Europe : à Londres, d’abord, puis à Paris. Ils sont tous deux les enfants de Amelia et David Stein, des juifs allemands ayant émigré aux États-Unis où ils ont fait fortune dans l’administration du tramway à San Francisco. C’est une famille de cinq enfants qui voyage beaucoup. Tout le monde y est polyglotte et parle anglais, français et allemand.

Le 27, rue de Fleurus, un lieu de rencontre artistique

La maison parisienne du VIème arrondissement de Paris où habitent Léo et Gertrude a deux étages. Jouxtant cette dernière, on trouve un atelier : les murs y sont recouverts des grands maîtres d’hier et de ceux qui le deviendront ensuite : Paul Gauguin, Eugène Delacroix, Le Greco, Auguste Renoir, George Braque, Edouard Manet, Pablo Picasso… Si ces noms trouvent aujourd’hui un écho important dans l’histoire mondiale de l’art, la plupart de ces toiles ne valaient alors pas grand-chose.

Le salon devient rapidement un point de rendez-vous pour une élite d’artistes et d’amateurs d’art. On se réunit au 27, rue de Fleurus le samedi à partir de 21h pour parler de peinture, de littérature, de poésie. Pour entrer, il suffit de répondre à la question « Qui vous envoie ? » lancée par la maîtresse de maison : il suffit alors de mentionner l’un des artistes exposés pour obtenir l’accès tant convoité.

Portrait de Gertrude Stein par Pablo Picasso

La famille Stein fréquente un avant-gardisme artistique effervescent et prend un intérêt particulier à collectionner les œuvres des artistes qui émergent de ces nouveaux courants. Si Leo est fidèle à son admiration pour les mouvements impressionniste et post-impressionniste et se montre dévoué à l’œuvre de Paul Cézanne, elle se montre davantage audacieuse en ouvrant la porte à des courants plus originaux, comme le cubisme. Gertrude est l’une des premières à pressentir le génie de Picasso, qui – motivé par leurs intérêts communs et une amitié profonde – fera d’elle l’un de ses rares portraits, aujourd’hui exposé au Metropolitan Museum of Art de New York.

Un regard pionnier fondateur de l’art moderne

Le second chapitre de Paris est une fête prend le titre « Miss Stein fait la leçon ». Il résume bien le chaperonnage accordé aux artistes par cette maître à penser originale dont les idées ont façonné l’art moderne. Ainsi, entre 1905 et 1920, plusieurs centaines de tableau passent entre ses mains. Stein prodigue des conseils, des critiques, qui ne sont pas nécessairement suivis à la lettre mais qui accompagnent et encadrent la création de l’époque. « C’était ma propre affaire et je préférais de beaucoup écouter » commente Hemingway. Le 27, rue de Fleurus est un lieu déterminant pour l’art moderne qui inaugure là son premier musée officieux. Une notion qui aurait sans doute fait rire Gertrude Stein qui écrivit « On peut être un musée, ou on peut être moderne, mais on ne peut pas être les deux ».

Fillette à la corbeille fleurie, Picasso, 1905

Matisse et Picasso, qui se sont rencontrés grâce à Gertrude Stein, s’y vouent une vive compétition : ils s’admirent autant qu’ils se méprisent. En règle générale, tous les peintres rivalisent pour être exposés parmi leurs contemporains sur les murs du Salon. Les toiles exposées sont perpétuellement réarrangées pour y exhiber de nouvelles acquisitions. On peut par exemple admirer le Portrait de Madame Cézanne, ou encore la Fillette à la corbeille fleurie de Picasso (1905) achetée pour 30 francs.

Plus que tout, c’est un endroit qui permet à une génération d’artistes de se rencontrer, d’échanger, de trouver l’inspiration et de découvrir des œuvres à émuler. En somme, rue de Fleurus est un écrin renfermant l’effervescence d’un début de siècle inspiré. Le soutien de Gertrude et Léo Stein contribue à lancer des courants artistiques novateurs.

La « génération perdue » et l’après-guerre

La Grande Guerre vient mettre un terme au salon. Entre 1914 et 1918, Gertrude Stein et sa compagne Alice B. Toklas s’occupent des soldats blessés dans des hôpitaux de campagne. Quand la paix revient, le 27, rue de Fleurus n’est plus au goût du jour : on n’aime plus les mêmes peintres et, revers de la médaille, les cubistes qu’elle a contribué à promouvoir sont devenus à la mode et hors de prix. La « génération perdue » d’Hemingway et Fitzgerald, dont l’éducation a été sacrifiée par la Première Guerre mondiale, garde néanmoins ses habitudes rue de Fleurus.  

« C’est ce que vous êtes. C’est ce que vous êtes tous… Vous autres, les jeunes gens qui avaient fait la guerre. Vous êtes la génération perdue »

Désargentée, Gertrude ne peut plus s’offrir les tableaux de ses élèves et se tourne vers des artistes moins onéreux, par exemple André Masson ou Juan Gris. Elle s’intéresse aussi au surréalisme, au travers de peintres comme Eugène Berman, Christian Bérard, Kristians Tonny…. Mais se concentre surtout sur l’exercice de l’écriture. En 1933, elle publie une Autobiographie d’Alice Toklas. Ce livre est un best-seller rédigé en adoptant le point de vue de son amante et permet de la faire connaître auprès du public américain. S’ensuit une tournée de conférences aux États-Unis.

Photographie de Gertrude Stein. © Archives Hulton.

Malheureusement, le caractère belliqueux et querelleur de Gertrude Stein entraîne la lassitude de ses amis qui prennent petit à petit leurs distances. En outre, les relations entre le frère et la sœur s’enveniment en 1914 et Gertrude est désormais seule maîtresse de la rue de Fleurus. En 1938, Alice et Gertrude laissent définitivement derrière elles le lieu emblématique qu’est la rue de Fleurus pour s‘installer au 5, rue de Christine.

Nous vous laissons sur la musique de Minuit à Paris de Woody Allen qui a su si bien dépeindre l’ambiance d’un XXème siècle inventif.

Un commentaire

  1. Bonjour,
    j’ai pensé que ceci pouvait vous intéresser dans la mesure où vous faites référence à Gertrude Stein.
    Parce que c’est un de ses derniers écrits sur la peinture, un an avant sa mort, où elle dessine une sorte de rétrospective, dans sa Préface en Mai 1945 pour le catalogue de la première Exposition de Riba-Rovira qui a fait son portrait à l’huile, le dernier d’elle parait-il selon cette technique, avant sa mort.
    Et ce portrait était au MET de New-York en 2012 dans l’Exposition au MET de New-York en 2012 «The Stein Collect; Matisse, Cezanne, Picasso and the others…».
    Ci-dessous le texte de la Préface.
    Cordialement.
    « Cesera »
    « par Miss Gertrude STEIN
    Il est inévitable que quand on a vraiment besoin de quelque chose on le trouve. Ce dont vous avez besoin , vous attire comme un aimant .
    Je rentrais à Paris après ces longues années passées dans une petite campagne, et j’ai eu besoin d’un jeune peintre, un jeune peintre qui m’éveillerait. Paris était merveilleux, mais où était le jeune peintre? Je regardais partout: mes contemporains et leurs suivants jusqu’au dernier. Je me suis promenée beaucoup, j’ai regardé partout, dans toutes les boutiques de peintures, mais le jeune peintre n’y était pas. Oui, je me promène beaucoup, beaucoup au bord de la Seine où l’on pêche, où l’on fait de la peinture, où l’on promène les chiens (moi je suis de celles qui promènent leurs chiens). Pas un jeune peintre !
    Un jour, au tournant d’une rue dans une de ces petites rues de mon quartier, j’ai vu un homme faisant de la peinture. Je le regarde, lui et son tableau, comme je regarde toujours tout le monde qui fait quelque chose j’ai une curiosité inlassable de regarder- et j’étais émue. Oui, un jeune peintre !
    Nous commençons à parler, car on parle facilement, aussi facilement que dans les routes de campagne, dans les petites rues du quartier.
    Son histoire était la triste histoire des jeunes de notre temps. Un jeune Espagnol qui étudiait aux Beaux-Arts à Barcelone: la guerre civile, exil, camp de concentration, évasion , Gestapo, encore prison, encore évasion… Huit ans perdus ! S’ils étaient perdus, qui sait? Et maintenant un peu de misère, mais quand même la peinture.
    Pourquoi ai-je trouvé que c’était lui le jeune peintre, pourquoi ? Je suis allée voir ses dessins, sa peinture: nous parlons.
    J’ai expliqué que pour moi, toute la peinture moderne est basée sur ce que Cézanne a manqué de faire, au lieu de se baser sur ce qu’il a presque réussi à faire. Quand il ne pouvait pas faire une chose, il l’a détournée et l’a laissée. Il a insisté à montrer son incapacité, il a étalé son manque de réussite: montrer ce qu’il ne pouvait faire, lui est devenu une obsession. Les gens influencés par lui étaient aussi obsédés par les choses qu’il ne pouvait pas atteindre et ils commencèrent le système de camouflage. C’était naturel à faire, c’était même inévitable: cela est devenu bientôt un art, dans la paix et dans la guerre, et Matisse a camouflé et insisté en même temps sur que Cézanne ne pouvait pas réaliser, et Picasso a camouflé, joué et tourmenté toutes ces choses.
    Le seul qui voulut insister sur ce problème, fut Juan Gris. Il a persisté en approfondissant les choses que Cézanne voulait faire, mais ce fut une tâche trop dure pour lui: il mourut en la faisant.
    Et maintenant voilà, je trouve un jeune peintre qui ne suit pas la tendance de jouer avec ce que Cézanne ne pouvait pas faire, mais qui attaque tout droit les choses qu’il a essayé de faire, de créer les objets qui doivent exister, pour, et dans soi-même, et pas en relation.
    Alors, je suis fascinée. Ce jeune peintre a sa faiblesse et sa force. Sa force le poussera dans ce chemin. Je suis fascinée et c’est pourquoi il est le jeune peintre dont j’avais besoin. C’est François Riba-Rovira.
    Gertrude STEIN
    Sources :
    Yale University USA « A LA RECHERCHE D’UN JEUNE PEINTRE » Gertrude Stein
    Revue Fontaine n°42 Mai 1945 p.287-288, Gertrude Stein & Riba-Rovira, édition Paris ,directeur Pol-Max Fouchet
    Catalogue Exposition Riba-Rovira Mai 1945 Galerie Roquepine Paris

    Le portrait de Gertrude Stein par Riba-Rovira était dans les Expositions:
    au MET de New-York en 2012 «The Stein Collect; Matisse, Cezanne, Picasso and the others…»
    à Washington dans « The Smithsonian’s National Portrait Gallery » 2011/2012
    à San Francisco dans « Seeing Gertrude Stein: five stories » 2011
    à Paris Galerie Roquépine Mai 1945; le portrait de Gertrude Stein par Riba-Rovira est mentionné en n°1 dans le catalogue de l’Exposition comme figurant dans la collection de Gertrude Stein, c’est cette exposition pour laquelle elle a écrite la fameuse Préface.

    Photo du portrait de Gertrude Stein peint par Riba-Rovira présent dans 3 Catalogues :
    «The Stein’s Collect: Cezanne, Matisse, Picasso and the others…» San Francisco & MET New York p.260 n°203
    – « Seeing Gertrude Stein:five stories » page 163 n°130 San Francisco & Washington
    -« Aventure des Stein: Cézanne ,Matisse ,Picasso… » Paris page 349 fig.41

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