Critique littéraire : Les monstres, de Charles Roux

The Old City Market, Warsaw, at Night pankiewicz, Huile sur toile, 1892

En entrant dans la librairie Maupetit située sur la Canebière, je me suis d’abord dirigée vers le coin des thrillers, policiers, et autres romans d’horreur. Cette aventure en rayonnage inconnu avait une saveur exotique : ce ne sont pas les livres que je lis habituellement. Mais j’étais ce jour-là à la recherche d’un roman dont le titre est Les monstres. Il m’avait paru évident que j’étais dans le bon rayon. 

Pourtant, impossible de trouver ce que je cherchais. Heureusement une libraire est venue à mon aide : le roman était rangé au rayon littérature française. « Très bien, merci madame ! » Mon livre en poche, c’est donc mon horizon d’attente qui a un peu changé : moi qui suis facilement impressionnable et sensible aux univers noirs et angoissants, je ne serai peut-être pas obligée de lire Les Monstres en plein jour et bien entourée pour éviter à des terreurs enfantines de réapparaitre. 

Me voilà de retour chez moi, caressée par le soleil couchant de Marseille durant tout le trajet. Mon canapé m’appelle, Babeth ronge son os dans son panier. Ce soir je suis exceptionnellement seule chez moi : une belle soirée lecture en perspective, confortablement installée sous un plaid. 

Après dîner, j’ouvre enfin Les Monstres. Les pages s’enchaînent et se tournent sans effort. Le récit avance sans que je voie les minutes passer. Très vite, une intimité se crée avec les personnages de David, Alice et Dominique. Je les regarde et les écoute, ils ont pris vie. Mon esprit quitte quelques secondes la fiction : je crois bien que je suis en train de lire un bon roman.

L’histoire se passe dans une ville sans nom mais qu’on se sent connaître. Son anonymat la rend familière. Mais familier ne signifie pas serein : la menace rôde. Un monstre déchaîne sa violence dans les rues, invisible et inassouvi, insaisissable et méconnu. En lisant, des échos se mélangent dans ma tête, des impressions rencontrées chez Stephen King, dans La Peste de Camus et puis tous les jours quand par mégarde je me laisse aller à allumer la radio quand sonne l’heure des informations et des faits divers. Et puis, chaque ouverture de chapitre me fait délicieusement penser à Alain Rey. 

Dans mon salon, la lumière du soleil s’est effacée pour laisser place à celle de la lune et des luminaires. Zut, je n’aurais peut-être pas dû commencer ma lecture alors que j’étais seule à la maison. Les monstres ne sont toujours pas apparus, il n’y en a même pas trace concrète encore, mais ça y est, la peur est née en moi. Je vérifie que le verrou est fermé, et même si j’en ris, je vérifie également sous le canapé. Rien à signaler. Après quelques hésitations, je reprends ma lecture. Parce que oui je commence à flipper, mais je suis prise dans l’histoire. Comme je vous l’ai dit, c’est un bon roman. 

Je poursuis donc ma lecture, en compagnie de cette ville étrangement connue et de personnages à l’humanité effrayante de véracité. Et puis finalement je m’impatiente. Quand vais-je enfin les voir apparaître ces monstres ? Où sont-ils ? Invisibles, ils excitent la peur et la curiosité. Et justement à ce moment précis, il apparaît. Est-ce bien lui ? Est-il dangereux ? Que risquent Alice, Dominique et David ? Le rythme romanesque est parfait : faire naître le désir, l’agacer avec une légère frustration, pousser l’attente encore un peu, puis commencer à l’assouvir, mais doucement. 

Parce que si l’histoire de cette apparition de monstres fondant sur la ville et la rencontre avec certains de ses habitants sont prenants, la forme est également réussie. Le rythme, la vérité des personnages et l’écriture nous amènent à successivement être chacun des personnages rencontrés. L’alternance des points de vue crée des portraits kaléidoscopiques qu’on tourne et retourne avec plaisir, en même temps que les pages. En toile de fond, le fantastique est mené d’un main de maître, jouant avec le doute et le malaise de manière subtile aussi loin que possible dans le récit. 

Pour terminer, je vais vous faire une petite confession : rien ne m’irrite davantage qu’un titre mal choisi ou mal assorti avec le reste. Je mets d’ailleurs sur le compte de cette discordance bon nombre d’échecs de sorties romanesques ou cinématographiques, « d’oeuvres qui n’ont pas rencontré leur public » comme on dit dans le jargon. Les monstres : simple, efficace, transparent avec le contenu du roman et pourtant, ouvrant des horizons d’attente nouveaux au fil des pages. En outre, des indices nous sont donnés à travers les ouvertures de chaque chapitre sous forme de pépite linguistique. Alors, on comprend la richesse des réalités cachées derrières ce mot de monstre, que le roman décline progressivement. 

Je ne vous en dis pas plus sur cette histoire… Comme vous vous en doutez, pour rencontrer Les monstres, le mieux, c’est de le lire. 

Une fois de plus, nous remercions Cécile Reconneille pour sa contribution. Retrouvez la sur son site À tire d’Aile.

2 commentaires

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