Marie-Thérèse Charlotte : la survivante de la Révolution à la prison du Temple

1784, « Madame Royale », et son frère le Dauphin Louis Joseph Xavier François. (Tableau d’Élisabeth Vigée Le Brun, exposé au salon de 1785, château de Versailles.)

« L’habitant de la cabane et celui des palais, tout souffre, tout gémit ici-bas ; les reines ont été vues pleurant comme de simples femmes et l’on s’est étonné de la quantité de larmes que contiennent les yeux des rois »

Derniers jours à la prison du temple, journal de la fille de Louis XVI

Marie-Thérèse Charlotte est affectueusement surnommée « Mousseline » par sa mère la Reine Marie-Antoinette dont elle est le premier enfant. Elle est née en 1778 après huit ans et demi de mariage et son prénom, Marie-Thérèse, lui vient de sa grand-mère, l’imposante impératrice Marie-Thérèse d’Autriche. Pourtant venue au monde sous les meilleurs auspices, la fille de roi dont la naissance est célébrée dans la France entière connaît très tôt le malheur.

Chassée du château de Versailles lors des journées d’octobre 1789 alors que gronde la Révolution et qu’elle n’a que onze ans, elle est d’abord menée aux Tuileries puis enfermée à la prison du Temple avec le reste de sa famille en 1792.

L’orpheline inoffensive du Temple

« Thérèse Capet » vient d’avoir 14 ans lorsque son père, le roi Louis XVI, est condamné à mort puis exécuté le 21 janvier 1793. Quelques mois plus tard, elle est séparée de sa mère quand celle-ci est transférée à la Conciergerie avant d’être jugée et de périr sur l’échafaud le 16 octobre de la même année. Laissée seule avec sa tante paternelle, Madame Élisabeth, éloignée de son petit frère Louis qui a été confié à un « instituteur » révolutionnaire, on peut sans peine imaginer quels ont dû être les affres qui habitaient la jeune fille solitaire.

Le courant révolutionnaire continue à faire le vide autour d’elle : Madame Élisabeth, sa tante, est à son tour guillotinée en mai 1794. « Marie-Thérèse-Charlotte est la plus malheureuse personne du monde » écrit la jeune fille sur les murs de sa geôle « Ô Mon dieu, pardonnez à ceux qui ont fait mourir mes parents ». Coupée du monde, plongée dans le mutisme pour protester contre le mauvais traitement que lui infligent ses gardiens, son sort s’améliore un peu après la mort de Robespierre, en juillet 1794.

Louis-Charles de France vers 1794-1795, Mary Mapes Dodge, 1873

Le 8 juin 1795, comble de ses malheurs, son frère le dauphin – seul héritier légitime de Louis XVI – meurt rongé par une tuberculose généralisée. Il a seulement 10 ans, et vient de passer les derniers mois de sa vie dans une pièce sombre et insalubre, délaissé de tous et mutique. Quand, enfin, on s’est préoccupé de la santé de l’enfant déchu, il était trop tard. Marie-Thérèse Charlotte est désormais la dernière rescapée des prisonniers royaux du Temple.

Le décès du dauphin attendrit et émeut l’opinion publique et une partie importante de la presse réclame la libération de la captive. Devenue figure romantique et tragique, Marie-Thérèse-Charlotte est surtout présentée comme un personnage politiquement négligeable et inoffensif. Elle est indépendante de la scène politique française en vertu de la loi salique qui l’exclue de toute prétention envers la couronne de France. Ainsi, on demande sa libération au nom des droits de l’homme, de la pitié et de l’humanité. Des brochures et des pamphlets circulent et les journaux royalistes ou modérés – comme Les Annales patriotiques et littéraires du girondin L.M. Mercier – publient des plaidoyers en sa faveur. La République se doit d’être magnanime et de traiter Madame Royale, sinon comme une princesse, du moins comme une femme parmi les autres.

Un personnage romanesque

« Belle, dit-on, comme la rose qui vient d’éclore » explique Claude-François Beaulieu, auteur de l’Opinion d’un Français sur Marie-Thérèse Charlotte de Bourbon. Princesse éplorée descendante des deux plus grandes dynasties d’Europe, elle inspire des complaintes et des romances chantées. Elle est comparée régulièrement à la rose et à la colombe, la première ornement dynastique et la seconde symbole de pureté. Ces écrits exaltent un portrait hors du temps, évoquant davantage un personnage légendaire de conte de fées : elle est décrite comme une princesse « idéale » par sa douceur, sa patience et sa modestie.

Son quotidien est décortiqué dans les journaux : on s’intéresse aux gens qui la visitent, à sa belle chevelure naturelle. Le regard se tourne même vers ses compagnons d’infortune. En effet, elle est accompagnée d’une chèvre et du chien Coco qui a appartenu à son frère. Ces animaux au caractère loyal contrastent avec l’ingrate cruauté des hommes.

« La jeune infortunée », figure d’une propagande anti-révolutionnaire

Au delà de l’image romanesque et romantique de la princesse déchue, Marie-Thérèse est aussi parfois montrée comme une héroïne au destin tragique, persécutée, consumée par son désespoir, enfermée dans une tour sinistre et pensant à la mort des êtres aimés. On la rattache à la poétique des tombeaux, dont elle est l’unique gardienne, en écho avec le vandalisme révolutionnaire. M. D’Albin l’écrit dans un poème : « Ces palais sont couverts du sang de sa famille ».

Critiquer le destin tragique de Marie-Thérèse, c’est forcément condamner la Révolution, principale responsable de son sort. Une ligne éditoriale commune à plusieurs journaux de droite, sous l’égide des propriétaires du Journal des Débats, fait naître un courant populaire autour de la jeune femme. La figure romantique et émouvante de Madame Royale sert la cause monarchique et permet de réclamer d’un même souffle une forme de restauration du pouvoir royal.

Une princesse en exil

Le départ pour Vienne de la princesse Marie-Thérèse-Charlotte, fille du roi Louis XVI, Estampe, 1796-1799,
Lasinio, Carlo le Père (graveur), Deif, Antoine (dessinateur)

Malgré une opinion publique favorable et une campagne de plusieurs mois pour sa libération, ce n’est qu’en juillet 1795 que les Comités de Sûreté générale et du Salut public proposent à l’Autriche, après le vote unilatéral d’un décret, d’échanger leurs prisonniers politiques contre la princesse. François II met un mois avant de répondre par l’affirmative. Le 19 décembre 1795, Marie-Thérèse est escortée hors de la prison du Temple pour être menée à Bâle, où elle est remise aux envoyés de l’empereur François II. Selon ses propres mémoires, la jeune fille versa quelques larmes avant de quitter la France. C’est le début d’un long exil dont elle ne sortira que 20 ans plus tard, lors de la restauration de 1814.

Sources

Hélène Becquet, « La fille de Louis XVI et l’opinion en 1795 : sensibilité et politique », Annales historiques de la Révolution française, 341 | 2005, 69-83.

Château de Versailles, Fille de France 1178-1851

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