Critique littéraire : Fille, de Camille Laurens

Camille Laurens © AFP / Joël SAGET

J’ai lu Fille sur mon fauteuil, entre filles, Babeth sur mes genoux. Babeth, c’est une fille de 6 mois. Elle joue au foot avec son maître, mange comme quatre, saute sur des beaucerons et des staffs qui font trois à cinq fois sa taille. C’est une fille, et elle s’en fout. Cette réalité n’a pas plus d’implication dans son quotidien que l’existence de Pluton ou les élections américaines. Babeth sait ce qu’elle aime : les croquettes, les chats, manger leurs cacas, jouer à la balle, mâchouiller des trucs, les câlins, courir après une balle ou après d’autres chiens, et les copains bien sûr : Roméo, Olaf, Rocket, Ricky et bien d’autres. C’est une fille, comme moi. Mais moi j’ai beau essayer, je m’en fous pas. 

Il faut même que je vous avoue un passé misogyne. Plus jeune, quand je lisais un texte que je trouvais brillant, je le dévaluais systématiquement si l’auteur.e s’avérait être une femme. Virginie Despentes ou Béatrice Dalles me mettaient mal à l’aise, ces femmes puissantes, entières, pleines de vie. J’affirmais que quand je serai mère, je voudrai des garçons – bah oui, parce qu’au fond c’est mieux, les garçons. Quand j’étais enfant pourtant, comme Alice un des personnages de Filles, mon héroïne était Xena la guerrière, « héroïne télévisée qui combat les dieux, les monstres et les morts ». Finalement pas si misogyne que ça, la petite.

 Alors Fille ça me parle. Tout me parle en fait dans ce livre. Les peurs, les clichés, les faux-semblants, les vérités, les traumas, les prises de conscience, la beauté, la force, le courage. En lisant, c’est comme si j’avais entièrement vécu ma vie de femme alors que je n’ai que 29 ans ; une mémoire collective féminine a résonné en moi. Les expériences de ces personnages ont fait écho aux miennes, mais aussi avec celles que je n’ai pas encore vécues ou ne vivraient jamais.

En outre, le livre est formellement très réussi – pas une longueur, pas un passage qui sonne faux, le rythme est idéal, on est porté du début à la fin, pris par la main mais jamais tiré ; pas un seul flou temporel, le jeu des focalisations est mené d’une main de maître.

Et puis Fille est intelligent. Intelligent parce que drôle parfois, brusque souvent, touchant aux ambiguïtés et aux ambivalences que doivent encore affronter les femmes dans leur vie quotidienne et qui – quoi qu’en disent certain.e.s – restent inconnues pour beaucoup d’hommes. Oui, être femme – j’ai 29 ans et m’auto-désigner comme femme me paraît encore parfois étrange ; ne serais-je pas encore une fille ?  — est plus difficile sur beaucoup d’aspects. Reconnaître ce fait ne condamne pas les hommes, il invite les deux partis à s’interroger. En tant que femme, à quel moment être une femme entre en considération ? À ce moment-là, se poser la question de s’il est légitime et logique que la question du sexe entre en jeu – en tâchant de se dépouiller des oripeaux de nos représentations sociales, présupposés, nos éducations, nos censures, biais cognitifs, habitudes et mécanismes bien huilés qui feraient trop rapidement répondre par l’affirmative.

De la même manière, j’invite chacun.e à écouter et à entendre ce que les femmes ont à dire sans se sentir d’ores et déjà sur le banc des accusé.e.s. Écouter et recevoir l’expression de difficultés ou de souffrances n’a jamais fait de quiconque un coupable. Il s’agit également de reconnaître une société qui choie certains plus que d’autres, que les privilèges ne sont pas l’apanage de tous. Pourtant, une société où la femme serait mieux reconnue ne serait pas forcément une société où la charge des hommes serait plus lourde. Ce serait simplement une société plus fluide, plus résiliante, plus douce – on le dit souvent – mais aussi plus forte, plus puissante, plus efficace, plus souple – en un mot meilleure. Ce changement de point de vue, l’oeuvre de Camille Laurens réussit à nous le proposer à travers le parcours de personnages drôles, touchants et courageux, qui nous offrent leurs doutes et leurs avancées.

Chaque lutte commence par le devoir de prouver sa légitimité. Beaucoup de personnes cherchent alors à remettre en cause et à détruire des revendications qui ne lèsent pourtant en rien leur droit. Immobilisme, peur du changement et de l’inconnu et rigidité sont sans doute en cause. Je ne saurais pas dire où en est le combat féministe, mais finalement moins avancé que je ne le pensais il y a quelques années. Alors, suivons les traces de nos aînées et continuons la lutte.

J’ai mis du temps à ouvrir ce livre. Il a fallu que trois femmes puissantes me le conseillent pour qu’enfin j’y plonge le bout de mon nez.

Merci (les) Fille(s) !

Merci à Cécile Reconneille pour sa contribution. Retrouvez la sur son site À tire d’Aile.

2 commentaires

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