L’Album Blanc des Beatles fête ses 52 ans

L’affiche en patchwork de photographies que l’on peut retrouver à l’intérieur de l’Album Blanc.

Voilà un an que mon père et ma sœur m’ont offert un appareil à disques vinyles. La lecture de vinyles ne s’impose pas pour moi comme une recherche de qualité sonore – que mon oreille amatrice serait bien en peine de discerner – mais bien davantage comme une volonté affichée d’entretenir la nostalgie d’un geste et au travers lui d’une époque que je n’ai pas vécue. J’aime replacer l’objet tangible au centre de l’expérience musicale. Ainsi, si ma collection demeure assez pauvre, elle ne contient ; à l’exception de la bande sonore de Lala Land ; que de la musique « ancienne ».

Mon étagère est ainsi partagée par du Jacques Brel, du Barbara, du Aznavour, du Queen, du Michel Legrand, privilégiant bien volontiers la variété, la pop et le pop-rock. Parmi ces œuvres, je retrouve aussi le vieil Album Blanc de mon père. Il est jauni par le temps, un peu déchiqueté sur les bords, et si je l’ouvre j’y découvre (toujours avec ce même vague à l’âme) un article du Monde en date du 9 décembre 1980. Pour les moins familiers de l’histoire tragique des Beatles, ce dernier annonce l’assassinat de John Lennon par son bourreau, Mark David Chapman, la veille. J’ai 26 ans, mais les Beatles m’ont profondément marquée. Sans doute parce que je retrouve dans leurs œuvres les accents révolutionnaires sages et naïfs de mon adolescence.

Il y a 52 ans, le 22 novembre 1968, sortait ce fameux « Album Blanc ». Par une coïncidence amusante, le 22 novembre est également le jour de la Sainte Cécile, patronne des musiciens et accessoirement, porteuse de mon prénom. Je ne suis pas religieuse, mais peut-être étais-je prédisposée à apprécier les accents expérimentaux de cet album. Il s’agit du neuvième album du groupe, et de leur premier et unique double album. Il est caractéristique d’un tournant musical pour les Beatles. La pochette, d’un monochrome blanc immaculé, contraste délibérément avec les allures colorées et fantaisistes de Sergent Pepper’s Lonely Hearts Club Band. La musique est fragmentaire, diverse, les Beatles proposant autant du folk, du British blues, du Ska, du Music-Hall que de la musique avant-garde. Le White Album s’inscrit dans le contexte politique de la guerre du Viêt-Nam qui alimente fortement les contre-cultures revendicatives. Le mouvement de Mai 68 apparaît ainsi comme profondément liée à la révolution rock – en partie portée par les Beatles – qui la précède et l’accompagne.

Pourquoi un album blanc ?

En 1967, Strawberry Fields Forever est la première chanson enregistrée pour le Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band (1967). Il s’agit d’un rock psychédélique, qui allie des instruments inhabituels. Il est sans doute composé par un John Lennon sous influence. Il y annonce la mort de la réalité, « nothing is real ». À l’image de la peinture surréaliste de Magritte La Trahison des Sens (1928-29), qui s’interroge sur elle-même, sur sa nature, sur l’action du peintre qui ne représente pas un objet mais l’effet de sa pensée sur l’objet, la musique des Beatles n’est donc pas ancrée dans la réalité mais existe indépendamment et ne se représente qu’elle-même. Penny Lane, de Paul McCartney, poursuit cette même représentation surréaliste en présentant un kaléidoscope alliant un ciel bleu « Beneath the blue surbuban sky » à une pluie torrentielle « pouring rain » dans un arrêt sur image de la rue de Liverpool où se retrouvaient souvent Lennon et McCartney.  

Le surréalisme de Sgt Pepper’s amorce donc un virage vers l’album qui lui succède l’année suivante. L’homme qui est choisi pour réaliser la couverture de l’album est l’artiste Richard Hamilton, considéré par beaucoup de critiques comme l’inventeur du Pop-Art. Par sa simplicité – le White Album est blanc avec le nom du groupe dans la police d’écriture Helvetica estampé en relief et un numéro de série unique – les Beatles affichent à la fois un rejet des conventions et une forme de nihilisme qui défient les attentes qui sont placées sur eux par la société bourgeoise. La couverture blanche déconstruit les représentations. À l’inverse, on retrouve à l’intérieur un patchwork de photographies de Paul, John, George et Ringo et de leurs amis qui font écho à l’aspect fragmentaire et expérimental des morceaux de l’album. Le groupe entend ainsi faire table-rase du passé.

Le post-modernisme de l’Album Blanc

Le XXe siècle est traversé par le courant du modernisme, qui atteint son apogée pendant la Grande Guerre et prend fin entre les années 30 et les années 50. Les modernistes recherchent, comme leur nom l’indique, la modernité, ce qui est actuel et contemporain, et s’opposent aux valeurs traditionalistes du passé. L’architecture moderne en est un bon exemple. À rebours de cette pensée, le postmodernisme propose une approche emplie de scepticisme, d’ironie, de satire, de contradictions, s’illustrant à la fois comme une continuité de la modernité et une rupture. Ce mouvement vise aussi à effacer les frontières entre art noble et art populaire. Le postmodernisme privilégie une approche morcelée face aux formes totalisantes et présente un dédain pour l’unité structurelle. En ce sens, l’Album Blanc est une œuvre postmoderniste. Les Beatles offrent un retour à la tradition mais s’en détachent d’un même élan. Ils reformatent les styles du passé, les imitent, et proposent un réappropriation mimétique à leur public, sans pour autant se tenir à un seul genre musical. Ils se nourrissent ainsi de nombreuses influences esthétiques, musicales et poétiques.

Un patchwork de styles et de thèmes

Pour ma part, je retrouve une bonne partie de mes chansons favorites dans le Double Blanc. Back in the U.S.S.R., qui, par exemple, parodie de Back in the U.S.A. de Chuck Berry, transpose ironiquement le patriotisme américain dans un contexte soviétique. Elle contribue au développer du rock alternatif au Royaume-Uni. Ob-La-Di, Ob-La-Da, « la vie continue » en yoruba, pastiche de musique ska, ne manque, jamais de me faire danser. While My Guitar Gently Weeps, écrite par George Harrison, fait partie de ces œuvres sublimes et intemporelles qui traversent les âges sans jamais prendre une ride. La chanson fait allusion à la désharmonie qui s’était installée entre les Beatles après leur retour d’Inde et à l’isolement spirituelle ressentie par Harrison à l’époque. Blackbird est écrite par Paul McCartney en s’inspirant de la Bourrée en mi-mineur de Jean-Sébastien Bach dont elle est une variation. Elle emprunte au combat des Noirs américains pour leurs droits civiques à travers la métaphore d’un merle blessé.

La chanson Helter Skelter de Paul McCartney, hybride musical, est souvent considérée comme précurseur au heavy metal. L’Helter Skelter est une attraction de fête foraine que McCartney utilise ici pour désigner le désordre. Elle fut interprétée par Charles Manson, dirigeant charismatique de la secte la Famille, comme un message prédisant l’avènement d’une guerre raciale aux USA. La chanson Piggies du même album de George Harrison qui désigne les blancs de la classe dirigeante comme des « cochons », fut une comparaison particulièrement appréciée par Manson. Healter (sic) Skelter fut écrit avec le sang d’une des victimes de Manson sur l’une des scènes de crime.

L’Album Blanc : Le début de la fragmentation du groupe

De gauche à droite et de haut en bas : John Lennon, Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr.en 1964

Le morcellement stylistique de l’album est révélateur du dissentiment que l’on retrouve chez les Beatles lors de son enregistrement. Pendant la création de l’Album Blanc, chaque membre cherche à s’imposer en tant qu’artiste individuel. John, Paul, Ringo et George écrivent indépendamment, et les tensions sont importantes lors des sessions d’enregistrement, présageant la rupture prochaine du groupe. La présence quasi-constante de Yoko Ono dans les studios et la dévotion excessive de John à son égard brisent la communication entre McCartney et Lennon, qui était jusqu’alors le noyau essentiel des Beatles. En outre, John et Paul font preuve d’un mépris pour les compositions de l’autre : Lennon considère les chansons de McCartney « écœurantes de douceur et de fadeur », alors que McCartney voit les œuvres de Lennon comme « dures, peu mélodieuses et délibérément provocatrice ». En outre, Ringo Starr est si agacé par les critiques continuelles de Paul McCartney sur sa performance de batteur qu’il refuse de revenir au studio entre le 20 août et le 5 septembre. Quand il accepte enfin, il retrouve sa batterie recouverte de fleurs, un geste de bienvenue de Harrison, qui lui-même a déjà commencé à se détacher du groupe.

Les Beatles se séparent définitivement en 1969 après trois derniers albums : Yellow Submarine (1969) , Abbey Road (1969) et Let It Be (1970). Le départ de John Lennon signe définitivement cette rupture, au terme d’une longue transition rythmée par la discorde et une volonté de plus en plus forte d’indépendance.

Pour en savoir plus :

Bernard Gensane, « Pourquoi le « Disque Blanc » des Beatles est-il Blanc ? », Les Cahiers du MIMMOC [En ligne], 1 | 2006, mis en ligne le 15 février 2006, consulté le 22 novembre 2020.

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