Critique littéraire : Le Mur invisible, de Marlen Haushofer

Dans mon dernier article sur Yoga de Carrère, j’ai évoqué en quelques mots le contexte de ma lecture. C’est un temps qui me paraît important, car il la conditionne. Un autre temps important est celui qui amène à choisir le livre. En ce qui me concerne, je me fie avant tout aux conseils de mes proches. Pas besoin de beaucoup de mots pour me convaincre, c’est finalement ce que je perçois de la personne quand elle parle du livre qui emporte mon adhésion. 

Le livre dont je vais vous parler aujourd’hui, on me l’a conseillé il y a quelques années lors d’une soirée. C’était une soirée parisienne, dans un appartement pas très grand, où tout le monde s’amoncelle au balcon pour fumer sa cigarette ou boire sa bière au frais. Les bouteilles sont posées sur la table, il n’y a pas grand chose à manger. La musique est forte mais pas assez pour empêcher la conversation. L’ambiance est joyeuse, chacun va et vient entre les groupes. Ce soir-là, je me retrouve à cette fameuse fenêtre. Avec mon voisin de cigarette, la conversation s’engage sur des banalités et bifurque rapidement sur l’essentiel : la littérature. On se connaît un peu, mon voisin de cigarette et moi, et on partage un intérêt pour l’art et l’écriture. Cette sensibilité commune nous réunit et crée un langage partagé, délicieusement ténu et irréel. 

Ce soir-là, il me raconte le Mur invisible. Ce roman de Marlen Haushofer, publié en 1963, parle d’une jeune femme qui se réveille un matin seule au monde dans un pavillon de chasse au milieu des Alpes. Quand elle décide d’explorer les environs en espérant trouver âme qui vive, elle se heurte, littéralement, à un mur – invisible – qui semble la séparer du reste du monde. Elle est enfermée dans une bulle de verre, dont elle ne sait si elle pourra sortir. Elle ignore également qui l’accompagne dans cette enceinte, et qui est resté à l’extérieur.

Voilà le pitch, ou plutôt l’intrigue qui, comme l’aurait apprécié Racine, tient en une seule phrase. Le roman se déroule ainsi à partir de la découverte de ce mur, des choix que fera la narratrice, du temps qui passe – lentement et étrangement -, des nouveaux sons qui habitent la vie de la jeune femme, et du silence. Viennent rapidement les difficultés de la vie en solitaire, et une question en suspens, qui met du temps à être véritablement prononcée : la narratrice est-elle vraiment seule, et pour combien de temps ?

Sans complaisance et avec une brutalité très juste, Marlen Haushofer nous emmène alors dans la survie de cette jeune femme, face à une nature qui reprend ses droits et une solitude intense et pesante, qui révèle des ressources et des forces tout autant qu’elle fracture et abîme. Un quotidien se dessine au fil des pages, on suit la narratrice dans la construction de sa nouvelle vie avec en toile de fond une tension palpable d’interrogation : cette solitude, cet enfermement, cette obligation de survie : pour combien de temps ? 

Roman éminemment actuel, n’est-ce pas ? Peut-être davantage que la Peste de Camus, où le danger est bien plus visible que cette peur constante et tenace de l’avenir qui soutient les jours que nous vivons. Comme dans Le Mur invisible, nous sommes en quelque sorte emmurés. Loin des autres et si proches, nous sommes seuls et pourtant tout vit et grouille autour de nous. Le silence est pesant, la gaieté n’est plus de mise – n’est plus permise – les gestes et les mouvements ne sont plus gratuits. Nous vivons dans une bulle que certains voudraient stérile, tout comme la jeune femme du Mur invisible qui vit dans une bulle qui la protège et la condamne simultanément.

Quand je repense à cette soirée où ce roman m’a été conseillé, je réalise que nous aussi nous étions dans une bulle : ce moment ordinaire, séparé du reste de la soirée, de sa musique et de ses participants, moment qui peut durer une heure ou quelques minutes, où le dialogue touche à l’imperceptible, à l’intangible des mots et de leur magie. L’échange semble accordé sur un autre diapason que celui du reste du monde. Cette bulle fait partie des petits moments bénis de l’existence, à savourer quand ils arrivent et à se remémorer quand l’ombre survient. 

Cette bulle parisienne et magique est née, a grandi et s’est éclatée en cette soirée de juin a eu lieu il y a quelques années années maintenant. J’avais rapidement acheté le roman, puis lu les premières pages qui m’avaient laissée indifférente. Le roman a donc attendu son heure dans ma bibliothèque pendant de longs mois, jusqu’à ce que je le reprenne début 2020 pour le terminer peu après le début du premier confinement, fin mars. 

Chaque livre a son heure, et comme le dit Victor Hugo « Rien de plus fort qu’une idée dont le temps est venu ».

Merci à Cécile Reconneille pour sa contribution. Retrouvez la sur son site À tire d’Aile.

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