Le révolutionnaire Lazare Carnot à l’épreuve de l’Empire

« Vos intérêts sont ceux de la République, votre gloire celle de la nation entière. Vous êtes le héros de la France. »

Visite de Napoléon au Palais-Royal le 19 août 1807, Palais-Royal où siégeait le Tribunat. Commande de Louis-Philippe au peintre Merry-Joseph Blondel, 1834

Ces flatteuses paroles ont été prononcées par Lazare Carnot, dit l’« Organisateur de la victoire » ou « Le Grand Carnot », au lendemain des victoires napoléoniennes en Italie. Elles contrastent énormément avec la pensée républicaine de Lazare Carnot qui s’illustre tout au long de sa carrière par une position farouchement anti-impériale. Carnot était un homme politique révolutionnaire français né en 1753. C’était également un homme de science, éduqué dans les mathématiques et la physique. Nous vous proposons un retour sur son discours du 3 mai 1804, par lequel il est l’un des seuls députés à s’opposer ouvertement aux ambitions de Napoléon et qui nous rappelle avec quelle facilité nos droits et nos libertés – durement acquis – peuvent nous être enlevés.

Une carrière politique marquée par la Révolution

Pendant la Révolution, Lazare Carnot, ainsi que les 365 députés de la Convention, prennent la décision historique de voter l’exécution de Louis XVI en janvier 1793. Membre du groupe de la Montagne à l’Assemblée législative qui rassemblait les députés les plus à gauche, il siège aussi au Comité du salut public.

En 1795, il devient l’un des cinq Directeurs au sein du Directoire mais se retrouve en forte opposition avec la vision dominante du gouvernement. Il est alors contraint de s’exiler en Prusse. Rappelé par Napoléon devenu Premier Consul après le coup d’État du 18 brumaire, Carnot est réélu le 26 mars 1800 et reçoit le portefeuille de la guerre dans une nouvelle constitution mise en place à la suite de la prise de pouvoir par Bonaparte, le Consulat.

Un discours pour s’opposer au despotisme napoléonien

Plus d’une décennie après la sentence du précédent souverain, Lazare Carnot prononce un discours au Tribunat le 3 mai 1804, à l’occasion du vote pour la création d’un nouveau gouvernement, l’Empire, auquel il s’oppose fermement. Il y dénonce la mainmise de Napoléon sur le pouvoir. En effet, en l’an 1802, l’administration du Consulat républicain change brusquement. Le Premier Consul Bonaparte, qui disposait en pratique d’un monopole de l’exécutif, partageait jusqu’alors son pouvoir avec deux autres pairs. Il est élu Consul à vie sans opposition des députés.

L’homme politique affirme également son hostilité envers un gouvernement qui tend à rétablir la gouvernance d’un seul homme. Il condamne aussi le despotisme de plus en plus marqué de l’État français. Il juge que ses homologues voient la monarchie, « antique gouvernement héréditaire », comme l’unique régime qui permettrait le retour de l’ordre, sans lequel on court le risque d’une révolution prolongée et sans cesse renaissante. Il constate que ses collègues souhaitent retourner vers un fonctionnement qui leur est familier et dont l’efficacité est avérée.

Or, dans ce contexte, la monarchie de droit divin revêt le manteau de l’Empire qui s’inscrit comme son héritier direct. En effet, il démontre que Napoléon a déjà tout du nouveau monarque dans l’appropriation absolue des pouvoirs, avec un processus décisionnel qui n’engage que lui et l’absence significative de contestation de ses idées. Bonaparte s’impose sur une scène politique fragile, malmenée par les conséquences directes d’une décade révolutionnaire. Il est seul administrateur du pouvoir et transforme le Consulat Républicain en entité monarchique afin de garantir l’ordre.

L’Empire, obstacle aux droits fondamentaux.

La politique de Napoléon reprend les principes de libertés fondamentales de l’héritage révolutionnaire, notamment dans le Code civil qui est directement inspiré de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen. Cette impulsion républicaine qui permet également le suffrage universel masculin est peu à peu détournée de son objectif premier et s’efface derrière la forte initiative Bonapartiste. En effet, la tentative de créer un État républicain en France s’est soldée par un échec à la suite de la Révolution avec, par exemple, le célèbre épisode de la Terreur (1793-1794).

Carnot réprouve le gouvernement de Bonaparte et soutient qu’après le coup d’État militaire du 18 brumaire, le temps était à la réflexion pour perfectionner un système républicain de liberté afin d’en assurer la pérennité. Il prend le Premier Consul à parti dans son discours mettant en lumière sa responsabilité de ne pas avoir persévéré vers l’idéal républicain, par facilité mais aussi par ambition politique.

« Il est moins difficile de former une république sans anarchie qu’une monarchie sans despotisme. »

Préférant un modèle monarchique et prenant en otage les libertés nouvellement acquises dans sa quête du pouvoir, les ambitions politiques de Napoléon ne permettent pas la survie de l’héritage révolutionnaire. De droits fondamentaux, ils deviennent stériles, en particulier le suffrage universel qui ne sert plus qu’à valider les décisions du Premier Consul.

Un réel reversement de la tendance révolutionnaire s’opère dans la politique de Napoléon à partir de 1802 et les mesures mises en place créent un espace de développement favorable au retour du système monarchique. C’est cette même année que l’esclavage, aboli en 1794, est à nouveau légalisé au nom du droit de propriété. Il s’agit d’une grande bataille de perdue pour les défenseurs des valeurs citoyennes.

Carnot, saluant tout de même les exploits de Bonaparte qui a su sauver la liberté dans son contexte le plus périlleux, rappelle que Bonaparte l’a fait dans les règles de la dictature. Carnot redoute l’évolution du régime despotique et ne peut concevoir que son influence persiste dans l’élaboration du nouveau gouvernement républicain. C’est pour ces raisons qu’il s’oppose fermement à l’élection pour instituer l’Empire « car comment concevoir une limitation, qui ne soit point illusoire, dans un gouvernement dont le chef a toute la force exécutive dans les mains et toutes les places à donner ».

Carnot incarne donc cette dernière résistance avant l’avènement du régime impérial. Son discours est une déclaration en faveur de la République et de ses libertés. Il s’agit d’une prise de parti politique poursuivant la lutte acharnée des partisans républicains qui, au terme de bon nombre de changements de gouvernements, est déclarée victorieuse en 1870 avec la Troisième République.

Découvrez le discours de Lazare Carnot sur le site de l’Assemblée nationale.

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