Critique littéraire : Yoga, d’Emmanuel Carrère

Ce livre est un objet étrange. Je l’ai commencé à un moment de ma vie où justement, du yoga je ne pouvais plus en faire. Une longue blessure m’avait pour quelques mois coupée de mon corps, privée d’une partie de mes mouvements et de ce fait d’une partie du sel de la vie. Il me semble avoir fait ma première salutation au soleil quelques pages avant la fin de Yoga.

Mais passons, je ne m’attarde pas plus sur le contexte de ma lecture pour passer au texte d’Emmanuel Carrère. Le titre programmatique, à la fois bref et ouvert est à l’image de l’objet littéraire. Il ne s’agit pas là d’un essai, encore moins d’un manuel. On n’a pas non plus l’impression de lire de la fiction, mais on doute tout au long de la lecture qu’il s’agisse d’une pure autobiographie. Le texte met parfois mal à l’aise par l’intimité à laquelle on accède, mais à ce malaise se mêle également une reconnaissance franche pour l’honnêteté dont le narrateur fait preuve : à propos de la pratique du yoga, de celle de la méditation, mais plus largement encore de la difficulté de vivre

Chacun d’entre nous traverse des passages difficiles, encombrés d’obstacles. Cependant ces obstacles seront pour certains des ruisseaux à franchir, des fleuves à traverser, et pour d’autres des mers à ouvrir. Comme nous ne sommes pas tous Moïse, devant l’ampleur d’un tel miracle, parfois on s’effondre. Yoga est – en partie – l’histoire d’une traversée et d’un effondrement.

Dans ces moments-là, il n’y a pas d’autre solution que d’apprendre à mourir, et peut-être que c’est ça que nous raconte ce livre. Apprendre à mourir, à renoncer à soi-même, à faire confiance en la vie alors qu’on ne croit plus à ce qu’elle nous promet. Recommencer inéluctablement à observer le soleil se lever le matin et croire que oui, il se couchera le soir et renaîtra encore le lendemain. Ça doit être ça, l’essence du yoga et de Yoga : maintenir le mouvement du corps et de l’esprit, même minuscules, même interrompus, même parfois restés au stade de la velléité, tout en restant immobile et accueillant face à l’adversité qui nous traverse autant qu’on la traverse – et toujours le vivre et en faire le récit.

D’autre part – et c’est le plaisir de la littérature contemporaine – Yoga est également une fenêtre sur notre époque. Non, il n’est bien sûr pas question de confinement (à ce sujet lisez Le Mur invisible, un récit de confinée angoissant et subtile, fantastique aux deux sens du terme). Mais cette traversée du désert narrée par Emmanuel Carrère évoque des épreuves que nous avons tous vécues de près ou de loin : les attentats, les migrants, l’enfermement (même s’il est avant tout psychique dans Yoga à travers l’évocation de la dépression), l’amour, la perte, la fuite comme ultime tentative de survie.

Ce livre perdrait sa valeur contemporaine s’il n’évoquait pas également l’effet de mode autour de cette pratique qui a connu un développement exponentiel ces dernières années. Avec humour, Carrère évoque sa conception du yoga, du tai chi et de la méditation, mais aussi l’orgueil qu’il en tire comme tous ceux qui estiment vraiment en être, qui pensent être les happy few du yoga parmi la pléthore de pratiquants qui n’y voit qu’une vulgaire hygiène du corps et de l’esprit. C’est drôle parce qu’on s’y reconnait, que ce soit à propos du yoga ou d’un autre domaine. À travers cet aveu d’orgueil et d’auto-satisfaction, on rit du narrateur et de soi-même. Et puis on se remet un peu en question et on admet que ce qui compte avant tout c’est de pratiquer ce qu’on aime et comme on l’aime, et que notre forfanterie a de quoi rire.

En somme, ce livre émouvant et protéiforme parle comme toute les grandes oeuvres de l’Homme, de sa grandeur et de ses décadences, de cet oiseau de feu qui renaît de ses cendres malgré les épreuves. Emmanuel Carrère livre ici un texte personnel et touchant. Les fractures et les failles qui ont parcouru sa rédaction sont palpables et rendent le texte encore plus beau. On sourit pendant la lecture, parce que Carrère pose un regard juste, sans complaisance mais humain et doux sur lui-même et sur les autres. Ainsi, en lisant Yoga, un lien fraternel d’humanité se noue avec l’auteur dans la tentative partagée d’être chaque jour – ou presque – un homme ou une femme meilleur.e.

Merci à Cécile Reconneille pour sa contribution. Retrouvez la sur son site À tire d’Aile.

Un commentaire

  1. Merci Cécile pour votre critique littéraire qui me donne envie d’aller explorer la profondeur de ces réflexions en lisant Yoga. Je vous souhaite un bon rétablissement pour votre blessure.

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