La femme dans les musées londoniens pendant la Première Guerre mondiale

Le commencement de la Grande Guerre s’inscrit dans un contexte de revendications militantes pour le droit de vote et d’éligibilité des femmes dans les communes au Royaume-Uni. En rupture depuis 1903 avec les méthodes de protestations pacifistes des suffragistes, les suffragettes recourent à des méthodes parfois violentes afin d’obtenir l’égalité politique.

Détruire pour conquérir : les suffragettes dans les musées

Le 22 mai 1914 la suffragette Grace Marcon, sous l’alias Frieda Graham, est arrêtée pour avoir endommagé cinq peintures à la National Gallery, notamment L’Agonie dans le jardin et Portrait d’un mathématicien de Giovanni Bellini.

Contre toute attente, en juillet 1914, Anne Hunt s’attaque avec un couperet au portrait de Thomas Carlyle du peintre pré-Raphaélite Sir John Everett Millais, exposé dans la National Portrait Gallery. Elle parvient à toucher l’œuvre trois fois avant d’être finalement maîtrisée par une jeune femme présente sur les lieux qui était en train de peindre des esquisses. Anne Hunt s’inspire sans doute de l’action commise, en mars de la même année, par la suffragette Mary Richardson qui avait également tailladé la Vénus à son miroir, peinte par Diego Velásquez : « J’ai essayé de détruire le portrait de la femme la plus belle de la mythologie pour protester contre le gouvernement qui détruit Mme Pankhurt, le plus beau personnage de l’histoire moderne. La justice est un élément de beauté tout comme la couleur et les traits le sont sur une toile. ». Il ne s’agit pas là des seules destructions d’œuvres d’art par des suffragettes.

Malgré les inquiétudes soulevées le 14 mars 1914 par un M. Bigland concernant la protection des œuvres des destructions des suffragettes, suggérant de déplacer certaines pièces plus en hauteur, « Mary Stuart », dont le véritable nom est Clara Mary Lambert, détruit en Avril 1914 un présentoir de porcelaine chinoise au British Museum. Le 23 mai 1914, Nellie Hay et Annie Wheeler brisent la vitrine d’une momie égyptienne.

Les attaques sur la momie et les Bellinis poussent la National Gallery, la Wallace Collection et la Tate Gallery à fermer leurs bâtiments pendant trois mois. Le British Museum bannit toutes les femmes à moins qu’elles ne soient accompagnées d’un homme désireux de se porter caution de leur comportement. À la National Gallery, quand elle ouvre à nouveau ses portes le 20 août, les femmes doivent laisser leurs effets personnels au vestiaire afin d’éviter qu’elles ne fassent passer secrètement des armes.

Enterrer la hache de guerre… pour la gagner

Le consentement massif des féministes à la guerre induit une suspension des revendications suffragistes. Les suffragettes, certaines prises d’un esprit de croisade à l’encontre de l’ennemi, réaffirment leurs devoirs patriotiques et appellent les femmes à servir et à se mobiliser. Cet engagement des femmes dans l’effort national conduit à un assouplissement des règles de visite dans les musées.

En 1914, Lena Guilbert et Ivor Novello écrivent la chanson Keep the Home Fire Burning (Garder le feu brûlant dans l’âtre de la maison). Cette chanson, très représentative de l’état d’esprit en ce début de siècle, montre l’importance du moral et des encouragements de ceux qui demeurent à l’arrière, en particulier des femmes à qui on rappelle subtilement l’importance de ne pas pleurer et de cacher leurs émotions.

Victimes collatérales de la guerre, les femmes doivent faire face à la souffrance de la séparation, de la disparition d’êtres chers et au célibat pour les mères et les jeunes filles. La guerre impose aussi un certain nombre de pénuries qui pèsent sur les mères au foyer, chargées de vêtir, nourrir et chauffer leur famille. En 1917, les femmes britanniques sont invitées à rationaliser et économiser.

L’emploi des femmes dans les musées

Le départ des hommes au front laisse une place de choix pour un nouveau type de personnel. Le travail des femmes, s’il n’est pas inédit, existait dans une dimension limitée avant la guerre ; tous les emplois ne leur étaient pas accessibles en raison d’une définition genrée du travail qui créait une césure importante entre les tâches masculines et féminines. Les impératifs de la guerre érodent ces distinctions entre travail masculin et travail féminin et amènent les femmes à occuper de nouveaux emplois strictement masculins. Entre 1914 et 1918, on estime qu’1,5 million de femmes ont remplacé les hommes et se sont montrées indispensables dans l’effort de guerre, soit 50% de plus qu’en juillet 1914. Le Women’s Year Book de 1923 estime qu’en Avril 1916, une augmentation de 250 000 femmes, respectivement dans l’industrie du textile et le commerce. Une étude en 1917 montre qu’en décembre 1917, 277 000 femmes travaillaient en tant qu’employées de bureau. Cette augmentation est importante : en comparaison, entre 1881 et 1913 le ratio d’hommes et de femmes travaillant était passé de 2,3 hommes pour une femme à 2,4 hommes pour une femme.

La National Gallery emploie une sténographe avant le début de la guerre, et étoffe son personnel féminin en 1916 avec le recrutement de deux vendeuses pour son stand de publications. M. Collins Baker, Assistant et secrétaire du Directeur Sir Charles Holroyd, écrit à ce sujet « Je me dois d’ajouter qu’en ce qui concerne le personnel de la National Gallery ; il ne serait pas désirable de substituer les femmes pour des préposés de première ou seconde classe », manifestement satisfait du travail de ses employées féminines.

Le gouvernement encourage le recrutement des femmes pour remplacer les hommes partis au front, ainsi que pour favoriser l’engagement de potentielles nouvelles recrues masculines en leur rendant l’accès à l’emploi compliqué. Le 13 novembre 1915, les administrateurs du British Museum prennent connaissance d’une circulaire en date du 8 novembre provenant du Trésor : ces derniers encouragent l’emploi, quand cela est possible, d’hommes inéligibles au service militaire ou de femmes.

Une lettre du 25 mai 1917 en provenance du Ministry of Labour – Ministère de l’Emploi – au British Museum offre les services de plusieurs femmes comme personnel remplaçant. Le Directeur autorise l’embauche de trois femmes en tant que préposées temporaires pour un salaires de 28 shillings par semaine.

En 1914, le Natural History Museum n’accueille que neuf employées femmes. Le 11 avril 1916, Fagan envoie une lettre au trésor pour valider l’emploi de deux sténographes en tant que substituts. Le 19 juin 1917, pour la première fois, trois femmes travaillent au musée pour remplacer directement des hommes partis au front. Elles sont moins bien payées que les hommes qu’elles remplacent. Cette réalité s’étend à Mme Lorrain Smith, bien que cette dernière soit « l’une des plus grandes expertes sur les champignons », selon Sir Lazarus Fletcher, le Directeur. Il écrit au Trésor : « On peut noter que cet arrangement est très économique, si les services de Mme Smith n’avaient pas été disponibles, les administrateurs n’auraient pu prêter les services de M. Ramsbottom au War Office, ou ils auraient dû engager un autre expert (si cela avait été en effet possible) à un salaire plus élevé pour gérer une branche du travail du Muséum qui ne pouvait être négligé sans porter atteinte à la santé publique ». En 1918, 12 femmes travaillent dans l’institution :  elles sont employées de bureau, sténographes, illustratrices, modélistes. Quatre d’entre elles conduisent officieusement un travail scientifique. Parmi elles, Annie Lorain, une botaniste éminente. Dorothea Bate, une paléontologiste pionnière travaille en tant que préparatrice en géologie : huit ans après la fin de la guerre, elle est nommée conservatrice des fossiles de mammifères et d’oiseaux mais demeure jusqu’à la fin de sa carrière une employée temporaire. Emily Bowdler-Sharpe et GM Shepherd sont employées provisoirement pour préparer et monter les insectes dans le département d’entomologie.

On constate entre 1914 et 1918 une augmentation du salaire moyen des femmes. À titre comparatif, le Comité pour l’Emploi des Femmes (Women’s employment Committee) suggère que le salaire médian de 12,8 shillings par semaine avant la guerre augmente en moyenne à 35 shillings en 1918. Les femmes ayant remplacé des hommes gagnaient parfois 40 shillings ou plus par semaine. Cependant, les femmes occupant des positions encore traditionnellement féminines recevaient un salaire significativement inférieur.

Dès juillet 1916, la question de l’emploi des femmes après la guerre est abordée par le Comité de Reconstruction. Le 10 juillet 1916, le Trésor envoie une circulaire à tous les départements gouvernementaux et demande « quels postes pourraient, avec un avantage pour le service public, être occupés par des femmes qualifiées ». Chaque département doit envoyer le détail des femmes employées ainsi que leurs devoirs, avec des suggestions quant aux futurs postes qu’elles pourraient occuper. Sir Lazarus Fletcher répond que « le genre n’a pas été un obstacle pour l’emploi temporaire de femmes sur des travaux scientifiques quand l’opportunité s’est présentée d’utiliser leurs connaissances particulières ». Le British Museum reçoit également cette circulaire et y répond le 14 octobre 1916. Le Trésor décide de reporter ces questionnements à la fin effective de la guerre.

Source d’émancipation pour les femmes, la guerre aboutit en 1918 au vote du Parlement britannique en faveur de la Loi pour la Représentation du Peuple qui élargit le suffrage aux femmes de plus de trente ans propriétaires, soit près de 8.4 millions de femmes.

Pour approfondir le sujet :

Archives de la National Gallery, du British Museum et du Natural History Museum

GAMBONI Dario, The Destruction of Art : Iconoclasm and Vandalism Since the French Revolution, King’s Lynn, Reaktion books, 1997, pp 94-95

ATKINSON Diane, Suffragettes and the British Museum, The British Museum blog, 6 février 2018 [URL : https://blog.britishmuseum.org/suffragettes-and-the-british-museum/] Consulté le 18 juillet 2020

THÉBAUD, Françoise, Femmes et genre dans la guerre (AUDOIN-ROUZEAU, BECKER) Encyclopédie de la Grande Guerre, 1914-1918 : histoire et culture : édition du centenaire, Montrouge : Bayard, 2013, pp 635-645

GRAYZEL, Susan R, Men and Women at Home, (WINTER, BECKER), HISTORIAL DE LA GRANDE GUERRE CENTRE DE RECHERCHE. La Première Guerre mondiale : Volume III. Paris : Fayard, 2014, p 96-120

SHINDLER, Karolyn, A Museum at war: Snapshots of life at the Natural History Museum during World War One, Londres, Natural History Museum, 2018

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s